DE LA NAISSANCE D’UNE ÉTOILE
DE LA NAISSANCE D’UNE ÉTOILE
Devant un week-end chargé en sorties, je me disais que je pourrais peut-être sauter cette soirée consacrée aux vieux ségas, en n’y allant pas j’aurais énormément raté contre toute attente :
La naissance d’une étoile
La 1ère comédie musicale de l’âme créole
La naissance et la floraison de l’âme réunionnaise en chansons
L’évolution de la musique réunionnaise sur plus d’un siècle
Rien que ça.
J’explique.
AU COMMENCEMENT TU AS JEAN LUC TRULÈS, TRUCULENT TROUBADOUR, CI-DEVANT,
Co-créateur du théâtre Vollard[1] initiateur puissant d’un courant théâtral réunionnais fort,
un ami du lycée Roland Garros, choisissant l’option musique au bac mathématiques et se permettant d’obtenir 20 sur 20 en proposant Jimi Hendrix en live avec ampli et guitare électrique saturée !
l’inventeur de Tropicadero [2] à Paris
et de l’inoubliable « res’ la caz kafrin’, déor la pa bon.. [3]», Nina Ségamour[4], bref de la plupart des compositions musicales tout le temps qu’a duré l’heure de gloire de cette saga incroyable.
Le plus beau n’est certainement pas le plus connu, quand on imagine que le magazine spécialisé Opéra, affirme que Jean Luc Trulès « rajeunit » l’Opéra français.[5]
Pincez-moi , dites-moi que je rêve.
Ainsi Maraina [6] que j’ai vu à Champ-Fleury un peu comme une épopée douloureuse de l’installation des premiers réunionnais, Chin’ [7] dans lequel planait l’immense ombre politique d’un des plus grands transformateurs de l’île, ou fridom[8], histoire à tiroirs à lecture plurielle des évènements du chaudron, de la naissance de la liberté des ondes et pas que.
ET PUIS TOM, BATTEUR, COMME SON NOM L’INDIQUE, HILARE ET BIEN DÉCIDÉ À S’AMUSER, ASSURE LE RYTHME ET LES CŒURS.
En bateleur éprouvé, Jean Luc nous tisse des scènes nostalgiques que l’on suit avec tendresse, ici, amusement là, fausse réprobation quand il nous réclame son cognac Perrier du regretté autre Luc.
C’est ainsi en touches délicates, sans jamais se départir d’un plaisir gourmand évident, ils nous promènent dans leur Réunion choisie et nous l’éclaire du coup d’une lumière originale et belle.
Il nous fait chanter les refrains un peu oubliés, et l’on se surprend à sourire dans le noir propice de la salle. Car nous sommes au petit théâtre conflore, mais avec les spots, la rangée des fauteuils, la force du jeu des acteurs , leur énergie et leur bonne humeur contagieuse ; la petite foule se laisse prêter volontiers au jeu.
C’est ainsi qu’on revit dans la famille de ces petits blancs des hauts ; si généreux avec si peu et si prodigues en bonheur et bonne humeur, on croit même entendre leur accent traînant. Et on se retrouve par la magie du théâtre et de la chanson, en ville guindée, poudrée et fardée pour le bal où il faut être vu, propice aux amours discrètement naissantes. On croit voir un film muet au cinéma rio, avec bagarre et coups de poings, tellement la force d’évocation de l’accordéon et du verbe haut et juste de Jean Luc Trulès, fait toujours mouche. Cette partie va durer plus d’une heure qui s’envole, tellement le moment semble suspendu aux lèvres du maître du temps, à défaut du tempo, toujours tenu en laisse par Tom, le valeureux chevalier de la cadence.
Puis en par un tour de passe-passe vollardien, nous voilà basculés dans une autre scène à la faveur d’un simple changement de lumière et d’ambiance, marquant ainsi un saut dans l’espace et le temps pour chanter Albany [9] avec Peters[10], déclenchant maintenant des rires et des applaudissements spontanés. Le Maître de cérémonie, nous initie aux couplets avec des chausse-trapes, et nous voilà riant de nos hésitations, savourant éberlués la finesse de l’écriture qui nous avait échappé, persuadés de pourtant les connaître depuis toujours.
Le temps continue de voler, et nous sommes aux anges, apercevant à peine que l’on change de décor, de temps et d’espace, le grand Tom monte à califourchon sur son moyen Rouleur[11] paraissant minuscule entre ses grandes gambettes, et rapidement il démontre sa maîtrise en un rodéo sauvage, conduisant parfaitement l’énergie folle de très beaux maloyas du rwa kaf [12]et de gramoun lélé [13]semble-t-il et je me demande comment je peux ignorer des maloyas de si belle facture.
Le goût musical des Trulès est encore un sans-faute, et nous reprenons avec joie, les réponses de chœur aux phrases rituellement solistes du maloya[14], et Tom, cette fois-ci, nous emmène impétueux, dans son monde à lui, qu’en digne rejeton Trulès, ne faisant pas dans le mainstream.
Et c’est au fur et à mesure, une impression grandissante d’évidence, de clarté de transcendance, comme ci, le déroulé impeccable du temps lontan, à aujourd’hui était prévu de main de maître, en nous démontrant lumineusement, le choix de l’Unesco, inscrivant le maloya dans le patrimoine mondial de l’humanité.[15]
Connaissant la profondeur de vue de la famille Trulès, je m’extasie alors de l’extraordinaire possibilité qu’offre une musique si puissante au développement exponentiel, pouvant être réalisé par des musiciens aussi talentueux, exigeants et visionnaires.
Du pur bonheur.
L’ÉNERGIE MONTE ENCORE D’UN CRAN DANS LE PUBLIC.
Tom, pur produit des écoles de musique de Lyon, se déplace aussi avec son monde de musicien de conservatoire, avec son petit décalage léger sur la scène réunionnaise, et c’est là, à mon sens que réside le meilleur de l’affaire.
En effet, issu d’une longue lignée de ‘jouars’ réunionnais, en digne fils d’un « enfant de la balle » et en même temps un fort en thème d’un conservatoire national, le goût de Tom du coup est très sûr et le conduit vers les meilleures musiques de maloyas, celles qui sont portées par d’authentiques maloyeurs au talent évident, et c’est là que réside la beauté innefable et probablement l’explication du choix impeccable des morceaux qu’il semble le plus apprécier.
Il jubile et s’amuse, jongle mais sérieusement avec le temps (c’est un batteur) les mots ( c’est un Trulès) et tu peux voir son père, attendri et ébloui, se délectant, excité par la puissance du groove puissant de son fils qui pulse et nous conduit tous, où il veut, c’est-à-dire très haut, dans la jonction entre le public et l’artiste, à cet endroit où l’énergie et l’amour de la musique rassemble, faisant battre la vie à l’unisson dans un moment où le temps , lui-même se suspend.
Après cette prise de lead par Tom, arrive encore un changement au front de la scène cette fois-ci, et en bon Vollardien , Jean Luc nous invite à venir sur l’avant-scène avec eux.
En tant que copain, Jean-Luc m’invite sur scène pour « bœufer » , et avec un sourire extatique je décline, trop heureux d’être là, dans la pénombre, illuminé par la beauté et l’avenir glorieux que je peux apercevoir en assistant au développement sous mes yeux ébahis et ravis d’un réel talent en mouvement. C’est assez rare.
Il cite mon prénom.
Je ne peux bouger.
Un sourire niais doit barrer mon visage, les yeux brillants dans la salle obscure, je reste calfeutré dans mon fauteuil inconfortable.
Car je suis loin.
J’ai voyagé haut.
Je ne veux pas descendre trop vite.
Je n’ai pas envie de traverser le 4ème mur [16] du théâtre, invisible et tacite me séparant de la scène.
Je veux kiffer.
Je viens de voir naître une étoile, et cela m’émeut.
Je viens de comprendre la filiation du maloya dans la musique traditionnelle de La Réunion et son futur éblouissant dans les mains de musiciens aussi engagés, talentueux et extrêmement cultivés des deux côtés, académique et du kabar.
NOUS AVONS AIMÉ.
Jean Max Labonté
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